Il y a quelques semaines, je me suis mise à la marche rapide. Sur le papier, j’en connais tous les bénéfices. Mais dès que j’ai envisagé de démarrer cette activité, je me suis imaginée sortir de chez moi, en tenue de sport, en train de faire des petits pas rapides, et remuer bras et fesses. Bref, je me suis vue un peu ridicule dans cette démarche. Et là, bien sûr, je me suis immédiatement demandé ce que les gens allaient penser. La bonne nouvelle, c’est que ça ne m’a pas dissuadée. Je pratique désormais cette activité plusieurs fois par semaine.
Mais parfois, cette pensée devient une peur paralysante. C’est quelque chose que je vois très souvent dans mes accompagnements :
- Une personne envisage une reconversion professionnelle et, avant même de se demander si cette nouvelle voie lui correspond se questionne : « Qu’est-ce que ma famille va penser ? »
- Une autre est en arrêt de travail et s’inquiète : « Que vont dire mes collègues ? Ils vont penser que je suis faible et que je profite du système »
- Une autre encore a une idée, une envie, un projet… mais n’ose pas l’exprimer. Parce qu’une petite voix murmure : « Et si les autres trouvaient ça ridicule ? »
Qu’est-ce que la peur du regard des autres ?
Le terme FOPO (fear of people opinion) a été forgé par le Dr Michael Gervais, psychologue spécialisé en haute performance, qui accompagne depuis plus de vingt ans des athlètes olympiques, des artistes et des dirigeants d’entreprise. Il en a fait le sujet de son livre The First Rule of Mastery, après avoir constaté à quel point même les personnes les plus talentueuses de sa patientèle pouvaient être paralysées par le regard d’autrui : un joueur de baseball surdoué incapable de se concentrer sur la balle tant il redoute la réaction des tribunes, un PDG tétanisé devant une décision par crainte des commentaires des actionnaires etc…
Le psychologue Mark Leary, dont Gervais cite les travaux, apporte une explication à ce pouvoir démesuré : notre estime de soi fonctionne comme un baromètre qui monte quand nous nous sentons acceptés et chute quand nous nous sentons rejetés. Ce réglage ne vient pas de nulle part. Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, être exclu du groupe signifiait se retrouver sans protection ni nourriture. Le cerveau continue de traiter un regard amusé d’un passant ou une remarque en réunion, avec l’intensité qu’il réservait autrefois à un vrai danger de survie. Jusqu’à parfois prendre des décisions importantes davantage en fonction du regard supposé des autres que de ce qui compte réellement pour nous.
5 mécanismes qui alimentent la peur du regard des autres
1.Et s’ils me jugeaient mal ?
C’est la forme la plus évidente : la peur de l’évaluation négative. C’est un phénomène particulièrement étudié dans le champ de l’anxiété sociale
« Ils vont penser que je ne suis pas compétente. », « on va me trouver ridicule » …
Cette peur naît souvent lorsqu’on a le sentiment de faire quelque chose d’a-normal. Tant que l’on fait ou dit des choses qui ressemblent à la majorité, on ne se fait pas remarquer et donc on a moins de raison de craindre un jugement. Mais dès qu’on se démarque, d’une façon ou d’une autre, la peur émerge.
C’est typiquement mon cas. Car des personnes faisant de la marche rapide, je n’en vois pas. Je croise des marcheurs « classiques » et des joggeurs. Je me sens donc davantage repérable puisque je ne fais pas ce que les autres font.
C’est le même mécanisme quand on a peur d’exprimer une opinion différente, quand on arrive dans un lieu où l’on n’a pas le bon dress-code, ou encore quand on envisage une reconversion professionnelle loin de la carrière toute tracée que l’on suivait jusqu’à présent. Cette peur de l’évaluation négative et du rejet des autres nous pousse au conformisme. L’expérience bien connue du psychologue Solomon Ash en offre une parfaite illustration.
2. « Tout le monde me regarde »
Lorsque nous avons peur du jugement des autres, nous avons l’impression d’être constamment observés. Nous devenons alors très attentifs à notre comportement et aux réactions des autres.
Comment est-ce que je parle ? Est-ce que j’ai l’air sûr de moi ? Est-ce que je viens de dire quelque chose de stupide ? Est-ce que les autres ont vu mon erreur ?
Notre attention se déplace alors vers nous-mêmes. Nous nous observons presque de l’extérieur, comme si nous étions en permanence en train d’évaluer l’image que nous renvoyons. Et dans la très grande majorité des cas, non seulement nous sommes des juges particulièrement sévères envers nous-mêmes, mais en plus, nous oublions que les autres sont souvent occupés à faire la même chose que nous : se préoccuper de leur apparence et de ce qu’ils font et disent.
C’est ce qu’on appelle l’effet projecteur. Ce sont les psychologues Thomas Gilovich et Kenneth Savitsky qui ont formalisé cet effet : nous avons tendance à surestimer l’attention que les autres portent à notre apparence et à nos comportements. Nous avons tous l’impression d’être sous un projecteur, sauf que le seul qui regarde réellement dans cette direction, c’est nous-mêmes.
3. « Et si je réussissais… et qu’on attendait encore plus de moi ? »
C’est un mécanisme moins intuitif. Pourtant, les recherches en psychologie montrent également l’existence d’une peur de l’évaluation positive. Certaines personnes peuvent en effet ressentir de l’inconfort lorsqu’elles sont valorisées, félicitées ou mises en avant.
Pourquoi ? Parce qu’une évaluation positive peut aussi créer de la pression.
« Maintenant qu’ils pensent que je suis compétente, je vais devoir le rester. », « Si je réussis cette présentation, ils vont attendre la même chose de moi la prochaine fois. »
Cette peur va particulièrement concerner toutes les personnes souffrant du syndrome de l’imposteur.
4. « Et si je les décevais »
Plus la personne compte pour nous, plus son regard va devenir important. Nous ne voulons pas seulement éviter d’être jugés. Nous voulons éviter de décevoir.
L’avis de nos parents, de notre conjoint, de nos proches ou de personnes que nous estimons a naturellement plus de valeur que le regard d’un inconnu.
Par exemple, les personnes qui sont en arrêt pour burnout, ont souvent peur d’être jugées négativement par toutes les personnes qu’elles vont croiser durant leur parcours de guérison, mais elles sont surtout tétanisées par l’idée d’avoir déçus leurs proches, leurs collègues, leurs amis… Cette peur de la déception est vraiment terrible. Toutefois, je constate qu’au delà de la déception des autres, c’est la déception envers soi-même qui se cache très souvent derrière ça.
5. « Et s’ils avaient raison ? »
C’est le mécanisme le plus profond. Parce que parfois, ce qui nous fait le plus peur n’est pas réellement le jugement des autres. C’est ce que leur jugement pourrait confirmer sur nous-mêmes. Le regard extérieur devient alors le miroir d’un regard intérieur déjà très critique. Sauf que nous sommes souvent pris au piège du biais de confirmation : nous ne donnons de l’importance qu’aux regards et comportements qui viennent confirmer ce que nous croyons déjà de nous-mêmes.
C’est là que se trouve l’un des enjeux les plus importants : la manière dont nous nous regardons nous-mêmes influence considérablement le poids que nous accordons au regard des autres. Il est alors essentiel d’apprendre à accepter notre part de vulnérabilité et faire la paix avec nos imperfections.
Apprendre à se foutre du regard des autres
C’est, à mon sens, une erreur de chercher cela. Se foutre du regard des autres n’est pas plus souhaitable que de se préoccuper constamment du regard des autres.
En PNL, on parle de cadre externe et de cadre interne.
Quand on est en cadre externe, tous nos choix se font en fonction de ce que les autres nous disent ou nous laissent entendre. Le cadre externe nous permet de regarder autour de nous :
Que pensent les autres ? Qu’est-ce que je peux apprendre de leur regard ? Quel impact sur les autres, mon choix peut-il avoir ?
Quand on est en cadre interne, tous nos choix se font en fonction de ce que nous pensons et avons envie. Le cadre interne nous permet de revenir à nous :
Qu’est-ce que j’en pense, moi ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? Est-ce que cette décision est cohérente avec mes valeurs ? Est-ce que ce choix me ressemble ?
N’être que dans le cadre externe, c’est complètement s’oublier. C’est se plier aux attentes et opinions des autres. On manque alors cruellement d’affirmation de soi et au final de liberté.
N’être que dans le cadre interne, c’est complètement oublier les autres. C’est nier leurs attentes et besoins. On manque alors cruellement d’égards et de considération pour les autres. Alors certes ces personnes semblent merveilleusement libres et insouciantes, mais elles ne peuvent pas cultiver des relations de qualité.
Vous l’avez compris, être dans un extrême ou un autre n’est pas l’idéal. Trouver un équilibre entre les deux est tout l’enjeu. Personnellement, j’ai longtemps trop penché du côté du cadre externe. Aujourd’hui, ça reste ma pensée première. Mais j’ai appris à revenir ensuite à mon cadre interne et ainsi reprendre ma liberté d’action.
Comment reprendre sa liberté face au regard des autres ?
Le but n’est donc pas de faire disparaître la peur. Il s’agit plutôt d’apprendre à lui donner une juste place et faire en sorte que le regard et l’opinion des autres ne soient pas aux commandes de notre vie.
1.Distinguez les faits de vos interprétations
« Ils vont penser que je suis ridicule. »
Est-ce un fait ? Non. C’est une hypothèse.
Demandez-vous : « Qu’est-ce que je sais réellement de ce que cette personne pense ? » Vous verrez qu’en général, on ne sait pas grand-chose. On ne fait que supposer. Sauf que la différence entre une petite appréhension sans conséquence et la peur paralysante, c’est que dans le second cas, l’hypothèse est devenue à tort une certitude.
2.Demandez-vous l’importance que ça a réellement pour vous
Si vraiment une personne vous juge négativement, est-ce si grave ?
Me concernant, est-ce fondamentalement grave si je croise quelqu’un dans la rue qui se moque de moi ? Bien sûr que non. Je peux même faire preuve d’autodérision, une arme puissante dans ce type de situations.
Mais encore une fois, c’est un peu différent avec des personnes que l’on connait et des situations qui auraient un peu plus d’enjeux pour nous. Imaginons par exemple qu’un ami vous demande un service. Pour une fois, vous voulez lui dire NON, car lui rendre ce service vous mettrait dans l’embarras. Mais vous avez peur de sa réaction.
Demandez-vous si cela serait si grave de dire NON à un ami ? N’est-ce pas, justement parce que c’est un ami, qu’il devrait être capable d’entendre votre non ?
3.Méfiez-vous des manipulateurs
Que ce soit conscient ou inconscient, votre interlocuteur, sachant que vous vous préoccupez beaucoup du regard des autres, peut se servir de cet argument pour tenter de vous faire culpabiliser et vous faire ainsi changer d’avis.
Attention, n’utilisons pas tout de suite les grands mots, il ne s’agit pas forcément de pervers narcissiques. Ce sont des techniques universellement partagées. Dès notre plus jeune âge, on entend qu’on doit se comporter de telle ou telle façon pour faire plaisir à maman, pour ne pas contrarier papa ou encore pour que la maitresse soit contente de nous. Nous sommes conditionnés en ce sens et selon notre parcours personnel, devenus adultes, nous sommes plus ou moins sensibles à ces arguments. Prendre déjà conscience que notre interlocuteur cherche à nous manipuler et nous faire culpabiliser est un premier pas essentiel.
4.Revenez à votre propre boussole
Avant une décision importante, demandez-vous :
Qu’est-ce que je veux vraiment ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? Si je savais que personne ne me jugerait, qu’est-ce que je choisirais ?
Cette dernière question permet souvent de faire émerger une envie que la peur avait recouverte.
Si vous allez en ce sens, restez-vous alignés avec vos valeurs ? Si oui, il n’y a aucune raison de vous en priver et de craindre le regard de l’autre.
5.Acceptez de pouvoir décevoir
Vous pouvez prendre une décision qui ne plaît pas à quelqu’un que vous aimez.
Vous pouvez être incompris.
Décevoir quelqu’un ne signifie pas nécessairement avoir mal agi.
En général, lorsqu’on déçoit quelqu’un, c’est que cette personne avait des attentes précises à notre égard. Plutôt que de focaliser sur la déception, interrogeons nous sur ses attentes. Sont-elles légitimes ? Est-ce réellement notre devoir de répondre à ses attentes en occultant nos propres désirs et besoins ?
Parfois, grandir consiste aussi à accepter que nous ne puissions pas construire notre vie en évitant toute déception autour de nous.
6.Osez progressivement
La peur disparaît rarement avant l’action. C’est quand on agit qu’on se rend compte que nos craintes n’étaient pas fondées. Alors, pour passer progressivement au-delà du regard des autres, commencez par tester dans des contextes qui auront peu de conséquences.
Par exemple, osez un changement avec des amis, avant de le faire au travail. Osez partager un projet à une personne de confiance avant de l’exprimer à plus de monde. Osez au milieu d’inconnus avant d’oser auprès de personnes plus déterminantes à vos yeux etc…
Bref, osez et observez ce qui se passe réellement. Vous risquez d’être surpris car vous verrez que, même si nous ne sommes pas à l’abris d’un regard ou d’une remarque désagréable, la majorité ne fera pas attention à nous et/ou ne verra rien à redire à ce que nous avons fait. Tout l’enjeu sera de bien rester focus sur la majorité plutôt que sur l’exception 😉
Se libérer du regard des autres ne signifie pas devenir totalement indifférent à ce que les autres pensent. C’est lui donner sa juste place dans l’échelle de la vérité (est-ce que je suis sûr que les autres me voient de telle ou telle façon ?), de l’importance (est-ce que c’est si grave si on me juge de telle ou telle façon ?) et finalement de la conclusion à laquelle on aboutit (est-ce que ça doit me faire changer mes projets ?)
Vous vous rendrez alors compte que dans la plupart des situations, la peur du regard des autres n’est qu’une projection amplifiée du regard qu’on pose sur soi. Et c’est sans doute là que se trouve la piste de développement la plus puissante.
Je vous laisse avec une dernière question : Si vous n’aviez pas peur de ce que les autres pourraient penser de vous, qu’est-ce que vous feriez ?
Marion
